Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918)

 

Lettre autographe signée « Gui », adressée à Louise de Coligny-Châtillon, dite « Lou ». vendredi 24 septembre 1915.

Quatre pages in-12 (178 x 104 mm) à l’encre brune sur une feuille de papier quadrillé pliée en deux.

 

Belle et tendre lettre écrite du front à celle qui lui inspira ses plus beaux poèmes d’amour.

 

Le poète console son ancienne amante – elle avait été supplantée depuis février 1915 par Madeleine Pagès – qui connaît un chagrin d’amour avec son « Toutou » (Gustave Toutaint, originaire de Charleville, lui aussi mobilisé). Si le lien amoureux est rompu, la tendresse demeure.

 

On y est en plein, ptit Lou, et demain on fout le camp.

J’ai reçu ce petit mot gentil du ptit Lou et ce mot m’a fait beaucoup de peine.

Tiens-moi au courant des suites de ta chute et surtout si elle n’a pas eu l’effet désastreux signalé par le livre que t’a prêté « la femme la plus vertueuse de Baccarat » (…)

Tu es donc partie à cette heure de ta forêt. L’as-tu quittée pour la culture d’une fleur rare ? (…)

Tu aimes comme tu sais aimer ?

Alors, mon pauvre ptit Lou, tu es malheureuse ! et je te plains beaucoup. (…)

Raconte-moi, je te conseillerai et tu sais, te donnerai de bons conseils.

Mais si tu ne veux pas me raconter demande conseil au petit serpent que je t’ai envoyé.

Il ne te trompera point, mon pauv’ petit Lou toujours échaudé par l’amour. Enfin j’espère que tu ne vas pas être malheureuse longtemps de cette nouvelle histoire-là. (…)

Ne pense pas à la guerre, ptit Lou, mais ne souffre pas ni de chutes de cheval ni d’amour. (…)

Je t’embrasse.

 

Gui

Tu sais c’est fantastique en ce moment.

 

À partir du 22 septembre 1915, et pendant quatre jours, les 41e, 42 et 45e batteries allaient déverser sur les lignes allemandes un véritable déluge de feu (« Tu sais c’est fantastique en ce moment »). L’expression « demain on fout le camp » fait allusion à l’attaque de l’infanterie française, qui démarra le 25 septembre à 9h15.

 

Références : Apollinaire, Lettres à Lou, éd. de 1955, n° 211, repro. ; éd. de 2010, n° 214. – Martin-Schmets, II, pp. 775-776, n° 1165.

 

C’est en septembre 1914, lors de son séjour à Nice où il attendait son incorporation militaire, qu’Apollinaire avait fait la connaissance de Louise de Coligny-Châtillon (1881-1963), bientôt devenue sa Lou adorée ou plutôt « son » Lou, donnant souvent à sa maîtresse un rôle de petit garçon vicieux dans l’échange épistolaire qui les lia pendant plus d’un an, aussi parce que la comtesse était un être libre, libre comme un garçon, d’où souvent l’emploi du genre masculin quand il l’évoque. Divorcée d’Emmanuel de Coudenhove, Louise habitait chez la cousine de son ex-mari et était infirmière bénévole à l’hôpital militaire de Nice lorsqu’elle rencontra le poète. André Rouveyre dans son livre sur Apollinaire la décrit ainsi : "Gracieuse et novice aventureuse, frivole et déchaînée, prodigue à la fois et avare de soi, imprudente et osée, et plutôt d’ailleurs pour la frime que pour l’enjeu" (A. Rouveyre, Apollinaire, NRF, 1945).Déçu par les avancées et les reculades de la jeune femme, Apollinaire précipita son engagement militaire et le 6 décembre 1914, partit rejoindre le 38e Régiment d’artillerie de campagne où il suivit une formation d’officier avant d’être envoyé sur le front, au début du mois d’avril 1915.Mais la semaine qu’ils passèrent ensemble à Nîmes à la mi-décembre 1914 et leurs quelques rencontres ultérieures alimentèrent les rêves du poète-soldat qui dédia de nombreux poèmes à sa maîtresse et surtout lui adressa les lettres d’amours les plus passionnées qui soient, même et surtout s’il savait devoir la partager avec son autre amant, le nommé Toutou [Gustave Toutaint, originaire de Charleville, lui aussi mobilisé], à qui peu à peu il cédera la place.
 

Leur liaison, seulement épistolaire depuis le départ du poète pour le front en avril 1915, se poursuivit jusqu’à la fin de cette année-là, Louise séjournant épisodiquement au 202 bd Saint-Germain, à Paris, le domicile d’Apollinaire qu’il a mis à sa disposition, mais surtout se rendant régulièrement auprès de son amant en titre, le dénommé Toutou, servant sur le front de l’Est.

Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918)

6 500,00 €Prix

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